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Le tigre
L'hélicoptère occupe une
place de plus en plus importante au sein de l'armée depuis
la fin de la seconde guerre mondiale, avec le développement
des missions qui lui sont confiées : ainsi pour la France
évacuations sanitaires en Indochine, déposes de commandos
en Algérie, appui des troupes avec les H-34 et enfin combat
antichar avec les Alouette III armées de SS-11 et SS-12 et
les Gazelle munies de HOT.
Il peut évoluer très
rapidement et à très basse altitude, s'abritant derrière
la végétation et les obstacles topographiques et échappant
ainsi aux radars adverses qui auraient détecté des
avions forcément moins discrets, mais aussi rester immobile
au-dessus du sol en attendant que l'ennemi tombe dans l'embuscade.
Cette capacité d'immobilité lui est également
utile lorsqu'il est nécessaire d'identifier très précisément
une cible et d'observer en temps réel les effets du tir.
De plus, il devient l'un des meilleurs moyens de défense
anti-hélicoptères. Somme toute, l'hélicoptère
voit sa cote de popularité croître fortement avec la
chute des budgets de défense, son prix restant raisonnable
par rapport à d'autres systèmes d'armes. Le général
Dewitt Irby voit même dans cet appareil le remplaçant
du char pour l'armée du futur.
Cependant, son rôle est longtemps
resté limité par des capacités réduites
: protection insuffisante de la machine et de l'équipage,
autonomie restreinte, restrictions d'usage dues au temps ou à
la nuit. Aujourd'hui, une solution tente d'être apportée
à tous ces problèmes avec l'arrivée du Tigre.
Le programme Tigre est issu de cette même
volonté de coopérer, mais pour des raisons quelque
peu différentes de celles à l'origine des premiers
projets. L'Allemagne exprima la première en 1974 le besoin
d'un hélicoptère antichar, rejointe fin 1975 par la
France désirant étudier le développement d'un
projet commun. Dix ans furent
nécessaires aux deux pays avant de pouvoir signer un MoU
(Memorandum of Understanding) en 1984, lui-même modifié
trois ans plus tard. C'est cet avenant qui est toujours en vigueur
aujourd'hui. Le choix des équipements eut lieu en 1988 et
la sélection des principaux fabricants en 1989. A cette date
fut donc signé le contrat de développement définitif
entre le BWB, l'équivalent de la DGA française, et
la société Eurocopter.
L'organisation gouvernementale du programme est
établie par l'avenant de 1987. Elle comprend d'abord un comité
directeur qui assure la direction du programme. Composé de
membres des services nationaux d'armement, il surveille l'évolution
du projet et en fait part aux gouvernements qui les ont mandatés.
L'Allemagne ayant été choisie comme nation-pilote
de ce programme, l'agence exécutive chargée de suivre
les instructions du comité directeur est dans un premier
temps le BWB, puis à partir de 1989 le DFHB (Bureau franco-allemand
de l'hélicoptère) installé à Coblence.
Composé à parité de Français et d'Allemands,
il gère le programme et a pour rôle de négocier
les contrats et de suivre l'état d'avancement et les facturations.
Il est donc le principal interlocuteur de l'industrie. Par contre,
n'ayant pas de personnalité juridique propre, il doit solliciter
la signature du BWB, qui reste agence contractante, pour les contrats
qu'il a préparés comme pour le paiement des factures
qu'il a vérifiées.
Côté industriel, Eurocopter SA, filiale
des entreprises française Aérospatiale et allemande
DASA (Daimler Benz Aerospace), a créé une nouvelle
structure qui signe les contrats - industrialisation, développement
et autres - : Eurocopter Tiger, société de droit allemand
implantée à Munich, qui est donc l'homologue industriel
du DFHB.
En effet, contrairement à la première
génération d'hélicoptères antichars
en service en France et en Allemagne, lesquels étaient plus
ou moins dérivés d'hélicoptères civils,
le Tigre est spécifiquement adapté aux besoins militaires
actuels et même futurs, les gouvernements français
et allemand ayant demandé aux industriels d'utiliser les
technologies les plus modernes qui seules peuvent permettre à
un matériel de garder un valeur opérationnelle durant
ses quelques décennies de durée de vie.
L'avenant de 1987 fait état de deux versions
du Tigre, l'une PAH-2 / HAC (Hélicoptère Anti-Char)
demandée par l'Allemagne et la France, et l'autre HAP (Hélicoptère
Appui-Protection), également surnommée Gerfaut pendant
un temps, dédiée à l'appui-feu des unités
au sol, à la protection des hélicoptères et
à la reconnaissance armée, au seul bénéfice
de la France. Ce choix a été préféré
à un seul appareil polyvalent, qui aurait sûrement
évité les coûts causés par le développement
de deux appareils différents, mais aurait probablement eu
« une agilité réduite et une vulnérabilité
accrue ». Ces variantes
sont obtenues par le rajout à une version de base - commune
à 80 % - des éléments constitutifs de chacune,
c'est-à-dire l'EUROMEP (European Mission Equipment Package)
pour le PAH-2 / HAC et le HAP-MEP pour le HAP.
La version PAH-2 / HAC a, en cette époque
de guerre froide, pour mission principale de s'opposer à
la pénétration massive des 110.000 blindés
du Pacte de Varsovie en cas de conflit en Centre-Europe. Il doit,
idéalement, détecter les blindés le plus loin
possible, les identifier, puis les détruire. L'avenant prévoit
son entrée en service en 1997 pour succéder au PAH-1
allemand dépourvu d'armement d'autodéfense et uniquement
équipé de détecteurs d'alerte, et à
la Gazelle HOT française améliorée qui peut,
elle, rester en service jusqu'à la fin du siècle.
Le HAP n'intéresse quant à lui que la France, l'Allemagne
pouvant compter sur l'appui aérien de l'OTAN lequel ferait
défaut en cas d'intervention française en tant que
force de deuxième échelon. Son arrivée est
souhaitée par l'armée à partir de 1997 afin
de remplacer la Gazelle équipée d'un canon de 20 mm
qui est peu adaptée au combat anti-hélicoptères.
- Le Tigre, un hélicoptère
à la pointe de la technologie
Les parties
communes
Les parties communes
aux deux versions du Tigre, c'est-à-dire le véhicule
et le système de base, ont été pensées
pour assurer le confort et la sécurité optimaux à
l'équipage et une performance maximale à la machine.
Ainsi, pour la première
fois, le fuselage est entièrement réalisé en
matériaux composites (carbone, kevlar, résines), ce
qui permet un allégement considérable de l'hélicoptère
(qui pèse par exemple deux tonnes de moins que son concurrent
américain Apache équipé du radar Longbow) et donc une maniabilité
et une agilité améliorées, mais aussi une plus
faible signature radar. En cas de tirs ennemis, les sièges,
les moyeux et les pales du rotor résistent à des tirs
de calibre 7,62 mm. Le Tigre permet à son équipage
de survivre à 85 % des « crash survivables »
tels que définis par la norme américaine MIL STD 1290,
grâce à une tolérance aux impacts jusqu'à
une vitesse verticale de 10,5 m/s. En cas de crash, l'énergie
est d'abord absorbée par le train principal, puis par la
déformation du fuselage, et enfin par les sièges.
La furtivité est
encore augmentée par l'étroitesse de la silhouette
de l'appareil (1,1
mètre pour le cockpit, 4,44 mètres d'envergure) et
par des dispositifs de protection passive, comme la dilution des
flux chauds des turbines, les peintures à faible émissivité
infrarouge et les formes planes. Les contre-mesures électroniques
- détecteurs de radars et de lasers avec des lance-leurres
électromagnétiques et infrarouges - permettent une
bonne protection en cas d'une attaque par missile. De plus, le bouclier
NBC comme la protection contre la foudre et les effets corrosifs
du sable permettent les vols même en milieu hostile. Enfin,
la capacité de survie de l'hélicoptère est
renforcée par des réservoirs auto-obturants inertés
(c'est-à-dire qu'ils n'explosent pas) et par la possibilité
de la boîte de transmission principale de fonctionner sans
huile pendant une demi-heure et sans doute beaucoup plus.
Le moteur biturbine
MTR 390, spécifiquement conçu pour le Tigre en coopération
par MTU, Turboméca et Rolls-Royce, possède les avantages
d'être peu encombrant, d'être protégé
par une paroi blindée et d'offrir un potentiel de croissance
de puissance de 50 %. De même, le bus de l'avionique Mil 1553
possède encore 65 % de réserves.
La configuration du cockpit
en tandem avec le pilote devant le tireur surélevé
permet d'une part à chacun d'avoir une vue parfaite des deux
côtés et d'autre part au pilote d'avoir une meilleure
visibilité en vol rasant et de mieux se rendre compte des
difficultés du terrain. Chacun des deux membres d'équipage
peut cependant effectuer la plupart des tâches - pilotage
et tir - à l'exception de l'attaque antichar réservée
au tireur.
Les viseurs de casque sont
eux aussi de conception totalement nouvelle. L'équipage peut,
de nuit, en fonction du temps et des conditions thermiques, choisir
l'utilisation de lunettes de vision nocturne ou de l'imagerie infrarouge.
Des images virtuelles visualisant un champ de 2 km sur 240°
sont projetées sur la visière - dans la version HAP,
seules sont visibles les images d'intensificateurs de lumière
- et permettent, par les mouvements de tête du pilote ou du
tireur d'acquérir et de verrouiller les cibles ennemies.
De grands écrans
couleur de 36 pouces carrés à cristaux liquides à
haute résolution, produits par Thomson, sont disponibles
pour chaque coéquipier et permettent de reproduire toute
information disponible sur le vol, l'armement, les menaces ou la
cartographie.
Enfin, Eurocopter propose
comme option - sans doute en série sur le HAP - le DAV (Dispositif
d'Alerte et de Veille) qui, basé sur un radar pulse-Doppler
monté au-dessus du rotor, offre, en même temps qu'un
détecteur d'approche de missile, une surveillance de 360°
et détecte puis classe des objectifs jusqu'à 7 km.
Le
modèle PAH-2 / HAC
L'armement du Tigre antichar
PAH-2 / HAC se caractérise par des missiles fire-and-forget
(tire-et-oublie) de troisième génération, des
missiles air-air et une visionique de mât Osiris. Celle-ci
comprend un viseur gyrostabilisé possédant une caméra
de télévision à amplification de lumière
et une caméra thermique utilisant la technologie de deuxième
génération de l'imagerie IRCCD (Infra Red Coupled
Charge Device) qui permet de repérer dans un rayon de 8 km
les objets présentant un écart de température
de 2°C avec leur environnement et d'afficher une image de haute
résolution. Seul le modèle PAH-2 est de plus équipé
d'un écartomètre optronique Sfim afin de pouvoir tirer
le missile HOT-2 de 4 km de portée.
Le missile antichar de
base sera cependant le Trigat (système AC3G, Anti-Char de
3ème Génération) d'une portée de 5 km,
et efficace jusqu'à 8 km si la cible est thermiquement très
distinguable du paysage. Doté d'une charge militaire double
et d'un autoguidage infrarouge passif, il a été conçu
pour pouvoir détruire tous les blindés existant lors
de sa mise sur le marché au début du prochain millénaire,
ainsi que certaines autres installations comme les blockhaus. Le
système est capable de désigner 4 cibles en même
temps, puis de tirer les missiles correspondants en moins de 8 secondes
avant de retourner à couvert : c'est la technique shoot and
scoot, c'est-à-dire tire et tire-toi. L'avantage est immense
par rapport aux missiles américains désormais dépassés
que sont le Hellfire à guidage laser ou le TOW filoguidé,
qui obligent l'hélicoptère tireur à rester,
tout à fait vulnérable, en vue des cibles jusqu'à
leur destruction.
De plus, le viseur
jour/nuit Osiris monté sur mât peut agir comme une
sorte de périscope : le Tigre reste caché derrière
un obstacle (colline, ligne d'arbres) en ne laissant dépasser
que le viseur, s'assure que la cible est bien ennemie et ne se découvre
que pour le tir des missiles. Le système infrarouge Trigat
peut également repérer les caractéristiques
des cibles prioritaires et donc les sélectionner malgré
la distance, contrairement aux Apache Longbow américains
où, ni le radar d'acquisition de cible MMW (MilliMetric Wave)
situé au-dessus du rotor, ni l'autodirecteur des missiles
Hellfire MMW, ne sont en mesure de déterminer le type et
la valeur de la cible qu'ils engagent.
Enfin, pour
la protection antiaérienne, 4 missiles - Mistral pour les
Français et Stinger pour les Allemands - sont disponibles,
respectivement d'une portée de 6 et 5 km et d'une charge
explosive de 3 et 1 kg, le Stinger ayant l'inconvénient supplémentaire
de nécessiter un impact pour exploser alors que le Mistral
possède un déclencheur de proximité laser.
Les différences minimes entre PAH-2 et HAC ne concernent
que quelques éléments choisis nationalement, comme
les équipements de radio-navigation et de radio-communication,
en-dehors évidemment du choix Mistral/Stinger et Trigat/HOT.
Le
modèle HAP
Le HAP, quant
à lui, est équipé en tourelle sous le nez d'un
canon Giat AM-30781 tirant à 750 coups/minute les 150 ou
450 obus de 30 mm disponibles. Capable de tourner à 90°
par seconde, avec un champ horizontal de 180° et vertical de
63°, il est donc optimisé pour une utilisation en combat
air-air, c'est-à-dire anti-hélicoptères, contrairement
au canon de l'Apache placé sous le fuselage et donc incapable
de s'élever.
Comme pour le Tigre antichar,
Sfim développe le viseur de toit, ici dénommé
Strix, composé d'une caméra thermique Thomson-TRT
Victor, d'une optique directe, d'une caméra de télévision
et d'un laser de télémétrie. Ce système
permet la poursuite de jour comme de nuit.
Le pointage et le tir sont
accessibles à la fois au pilote et au tireur. Leur viseur
de casque, produit
par Sextant Avionique, leur permet de désigner leur cible
visuellement, puis de transmettre automatiquement la position de
celle-ci au système informatique qui modifie le pointage
des armes en conséquence. Le viseur a cependant dû
être réétudié en 1993, afin de projeter
la symbologie et l'imagerie directement sur la visière -
et dans une plus haute définition.
Sextant Avionique, en collaboration
avec VDO-Luft, propose également son casque de troisième
génération intégrant une capacité de
vision de nuit et permettant donc les opérations nocturnes
: une caméra à intensification de lumière suit
avec exactitude les mouvements de la tête du pilote, l'image
vidéo remplaçant le contact visuel réel. Cependant,
les opérations de nuit ne représentant que 10 % du
total, le module de vision nocturne peut être enlevé,
par souci de confort et pour éviter toute détérioration.
Hervé Moray,
Senior Manager chez Eurocopter International, décrit les
avantages du couplage casque/canon en ces termes : « Dès
que le pilote ou le tireur acquiert la cible par l'un des quatre
senseurs (HUD, viseur de toit, ou un des deux viseurs de casque),
le STRIX la poursuit automatiquement, et l'électronique embarquée
calcule tous les paramètres de la cible, distance, vitesse,
accélération, etc. Le tireur n'a plus qu'à
ouvrir le feu. La conduite de tir pointe le canon vers la position
qu'occupera la cible lorsque l'obus l'atteindra. (...) Pour le tireur,
la charge de travail est réduite au strict minimum. Pour
les tirs roquettes, même principe ». L'hélicoptère reçoit
en effet en supplément sous chaque bras un pod de 22 roquettes
de 68 mm à sous-munitions d'une portée efficace comprise
entre 800 m et 4 km, et en bout de bras soit un autre pod de 12
roquettes, soit deux missiles air-air Mistral ou Stinger.
Nous l'avons vu, le programme
Tigre est, du moins sur le papier, un projet à la pointe
de la technologie. Cependant, malgré sa supériorité
sur tous les autres modèles d'hélicoptères
existants, l'existence de ce projet a maintes fois été
remise en question, depuis le lancement de l'idée même
d'hélicoptère franco-allemand dans les années
70 jusqu'à l'heure actuelle où, si le lancement du
programme paraît acquis, le début de la phase d'industrialisation
est repoussé de mois en mois.
Le choix par
les gouvernements des deux pays d'une coopération bilatérale
n'est pas un hasard, et résulte au contraire d'une stratégie
réfléchie pour parvenir à une solution optimale.
Pourquoi ce projet a-t-il tenu bon malgré les nombreuses
difficultés ? Les raisons qui ont poussé les deux
Etats à poursuivre leur route ensemble sont en fait principalement
de deux ordres : le politico-militaire et l'économique. Il
importe donc d'examiner ces facteurs incitatifs et leurs contreparties
négatives qui font de la coopération en matière
d'armement un combat permanent entre volonté commune de réussir
et découragement devant des désaccords paraissant
parfois insurmontables.
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